Quand le tremblement guérit
Tancrède va beaucoup mieux. À 22 ans, lors d’une mission à haut risque en Afrique, il fait face à une attaque au mortier. Deux frères d’armes grièvement blessés, des cris, l’urgence. Il applique les gestes, sauve des vies. Son corps sort presque indemne, à l’exception d’un acouphène. Mais le choc, lui, s’imprime ailleurs. Un an plus tard, après une psychothérapie, il reprend le service. C’est alors qu’il découvre une approche corporelle encore méconnue : la méthode TRE®. Simple, efficace, et pourtant largement ignorée, elle ouvre une nouvelle voie dans la prise en charge des traumatismes.
Qu’est-ce qu’une approche somatique ? D’où vient la TRE®? Fait-elle partie des Thérapies Cognitivo-Comportementales (TCC) ? Autant de questions qui interrogent les frontières entre les différentes approches thérapeutiques.
C’est quoi la TRE® (Tension and Trauma Releasing)?
C’est un retour à notre animalité ! Littéralement TRE® signifie relâchement des tensions et traumatismes. Cette méthode a été développée par le Dr David Berceli, ancien travailleur humanitaire dans des zones de conflit au Moyen-Orient et en Afrique. Sur le terrain, il observe un phénomène universel : face à un stress extrême, les êtres humains — comme les autres mammifères — possèdent un mécanisme naturel de tremblement neurogénique, permettant au corps d’évacuer la surcharge de tension nerveuse. Témoignage :
« Après la séance, j’ai ressenti un immense soulagement physique, comme si mon corps avait enfin lâché des tensions que je portais depuis des semaines sans m’en rendre compte. Je me suis senti plus calme, plus ancré. Aujourd’hui, je pratique une séance de TRE dès que j’en ressens le besoin.» -Tancrède G.
Discrète mais en pleine expansion, la TRE® séduit sans faire de bruit. Partout dans le monde, des milliers de personnes y ont recours pour apaiser le stress, l’anxiété et les tensions profondes. En cause : un mécanisme universel, les tremblements neurogéniques, que le corps connaît déjà. Simple à mettre en œuvre, la méthode se veut accessible à tous, quel que soit l’âge ou la condition physique. Elle est pratiquée aussi bien par des enfants que par des seniors, par des personnes bien portantes comme par des publics plus fragile par un praticien certifié.
Bien que relativement récente (1990-2000), la TRE® s’inscrit dans une longue tradition d’approches corporelles du stress et du trauma, développées tout au long du XXᵉ siècle. On parle alors de thérapies somatiques, ou «bottom-up». Essayons d’y voir plus clair.
L’approche bottom-up face aux approches classiques top-down
Les thérapies de notre appareil psychique, le public les connait bien : Traditionnellement, les traumatismes sont traités par des approches dites « top-down », comme la psychanalyse ou les thérapies cognitivo-comportementales (TCC), qui passent principalement par la parole et la réflexion dans l’analyse psychanalytique, ou la mise en place d’apprentissage de nouveaux comportements et de nouvelles façons de penser dans le cadre des TCC. Elles privilégient la réflexion et la compréhension intellectuelle, pour identifier et réguler les émotions ou les comportements problématiques. Ces thérapies sont largement validées par la communauté scientifique.
Mais alors que la psychanalyse freudienne est en plein essor, les années 1930 marquent l’émergence d’une approche novatrice, plaçant le corps au cœur de la compréhension de la psyché. De quoi s’agit-il ?
« C’est comme si ton corps disait à ton cerveau : ok, je suis cool, tu peux ralentir. Ca va maintenant».
-Tancrède G.
L’approche dite « bottom-up » établit un lien étroit entre le corps (soma, en grec) et l’esprit (psyché). Elle repose sur l’idée que les expériences émotionnelles et les traumatismes non résolus s’inscrivent fréquemment dans le corps, sous forme de tensions musculaires, de raideurs fasciales ou de symptômes somatiques. On parle de thérapie bottom-up — ou somatique — parce que le processus part du corps pour remonter vers le cerveau. Une perspective qui peut surprendre, tant nous avons l’habitude de penser que le cerveau commande les muscles, et non l’inverse. Et pourtant. Les muscles et les fascias communiquent en permanence avec le système nerveux autonome par l’intermédiaire de voies afférentes (donc, vers le système nerveux) et de capteurs sensoriels sophistiqués. La pratique de ces exercices physiques simples envoie alors un message clair au système nerveux : « le danger est passé, tout va bien ».
A l’origine de cette approche, on retrouve quelques pionniers dont le célèbre psychiatre Peter Levine et quelques praticiens fort peu connus du grand public qui ont fait « parler le corps »: W. Reich, A. Lowen, et J. Pierrakos.
La genèse des débuts de la thérapie somatique de Peter Levine et Wilhem Reich
Wilhelm Reich, puis ses élèves Alexander Lowen et John Pierrakos, s’inscrivent dans la lignée freudienne et ont, au XXᵉ siècle, ouvert la voie aux approches corporelles issues de la psychanalyse. Mais précisons-le d’emblée : Les travaux sur l’approche bio énergétique ont été accueillies avec un scepticisme généralisé, étiquetées comme pseudoscience parce que cette vision manquait d’études scientifiques.
Wilhelm Reich (1897-1957) fut d’abord l’un des disciples les plus prometteurs — et les plus controversés — de Sigmund Freud, avant une rupture aussi radicale que personnelle. Très tôt, il défend l’idée que l’inconscient ne vit pas seulement dans la tête, mais s’inscrit dans le corps. Il forge alors le concept de cuirasse caractérielle : des tensions musculaires chroniques qui figent les émotions refoulées. Pour Reich, la santé psychique dépend de la capacité du corps à se décharger pleinement, notamment à travers ce qu’il nomme la « puissance orgastique ». Toute entrave à cette circulation de l’énergie vitale serait, selon lui, au cœur des névroses. Il baptise sa méthode végétothérapie, en référence au système nerveux « végétatif » — l’actuel système nerveux autonome — qui régit nos fonctions involontaires.
Son élève Alexander Lowen donnera une forme plus structurée et plus clinique à cette intuition. Il fonde l’analyse bioénergétique, développant un travail précis sur la respiration, l’ancrage, les postures et le mouvement, et identifie les grandes structures caractérielles telles qu’elles s’impriment dans le corps.
Reich, psychanalyste controversé, prétendait guérir en concentrant l’énergie de vie de matières organiques dans un accumulateur. Selon lui, le cancer n’était pas une maladie cellulaire, mais le résultat d’un blocage de cette énergie dû à une répression sexuelle ou émotionnelle.
Le patient devait alors « se recharger » comme une batterie pour guérir.
La méthode clinique expérientielle de John Pierrakos appelée Core energetics prolonge cette approche en mettant en évidence des postures caractérielles spécifiques , issues des blessures précoces de développement. Cette méthode propose des exercices de régulation émotionnelle en vue de relâcher les enkystements musculaires, ces zones de tension où le corps semble avoir “figé” l’expérience émotionnelle. Cette approche est tellement singulière qu’elle mérite de s’y pencher à l’aide d’un exemple basé sur une blessure émotionnelle.
Selon Pierrakos, dans la blessure de masochisme, le corps apparaît souvent cabré, contenu, avec une forte dominance des chaînes musculaires antérieures : poitrine rentrée, ventre contracté, bassin retenu. Cette organisation corporelle traduit une stratégie inconsciente de retenue et de soumission, que le travail bioénergétique vise à assouplir pour restaurer l’élan vital et relationnel. Le patient est alors invité à pratiquer des postures qui agissent sur les enkystements musculaires et desserrent les cuirasses musculaires — un processus que l’on peut aujourd’hui relire comme une action indirecte sur la régulation du système nerveux.
Influencé par sa femme Eva, John Pierrakos a intégré à la bioénergétique une dimension spirituelle (chakras, aura, Soi supérieur), cherchant une approche plus globale, là où Alexander Lowen est resté centré sur le corps, le caractère et la libération des tensions.
Selon Pierrakos, dans la blessure de masochisme, le corps apparaît souvent cabré, contenu, avec une forte dominance des chaînes musculaires antérieures : poitrine rentrée, ventre contracté, bassin retenu. Cette organisation corporelle traduit une stratégie inconsciente de retenue et de soumission, que le travail bioénergétique vise à assouplir pour restaurer l’élan vital et relationnel. Le patient est alors invité à pratiquer des postures qui agissent sur les enkystements musculaires et desserrent les cuirasses musculaires — un processus que l’on peut aujourd’hui relire comme une action indirecte sur la régulation du système nerveux.
Influencé par sa femme Eva, John Pierrakos a intégré à la bioénergétique une dimension spirituelle (chakras, aura, Soi supérieur), cherchant une approche plus globale, là où Alexander Lowen est resté centré sur le corps, le caractère et la libération des tensions.
Cette orientation plus ésotérique a toutefois limité la reconnaissance scientifique de son travail.
Le psychiatre américain Peter A. Levine est concepteur de l’approche somatique (SE, Somatic Experience) et auteur du best-seller « Réveiller le Tigre ».
Quant à Peter A. Levine, célèbre psychiatre américain bénéficiant d’une solide reconnaissance de ses pairs, il avait bien identifié et décrit les tremblements comme un mécanisme naturel de régulation avant la diffusion internationale de la TRE de David Berceli. Mais il faut préciser le contexte. Dans les années 1970–1990, Levine :
- Observe que les animaux tremblent après une menace ;
- Interprète cela comme une décharge neurophysiologique ;
- Intègre cette compréhension dans la méthode Somatic Experiencing International.
Dans ses ouvrages (ex. Waking the Tiger, 1997), il explique que :
Le tremblement est un mécanisme naturel de restauration de l’équilibre autonome.
Levine, Berceli ou Reich: quelles différences?
Peter Levine favorise l’émergence spontanée du tremblement au cours du processus thérapeutique, tandis que David Berceli provoque intentionnellement ce tremblement par une série d’exercices spécifiques. La TRE constitue ainsi l’activation volontaire d’un mécanisme neurophysiologique que Levine décrivait déjà comme naturel et autorégulateur. Dans les deux cas, il s’agit d’un processus de décharge et de régulation des tensions liées au stress ou au trauma.
En revanche, l’approche bioénergétique utilise des exercices corporels dynamiques visant à libérer les traumas du passé, considérés comme inscrits dans l’« armure caractérielle » et bloquant notre énergie vitale, – orgone. Elle met davantage l’accent sur l’expression émotionnelle et la transformation des structures de défense que sur la seule régulation neurophysiologique.
Mais que se passe-t-il exactement au niveau neurophysiologique pendant une séance TRE ?
l’approche TRE® : 7 exercices pour décharger les tensions accumulées
«Ce que j’en ai compris ? J’ai compris que ces exercices servent à fatiguer les zones du corps qui restent contractées après un stress. En respirant lentement mon corps se sent en sécurité, le mental relâche le contrôle et un tremblement naturel peut apparaître. Cette décharge permet à mon système nerveux de libérer des tensions anciennes. C’est naturel: c’est un mécanisme spontané, que le corps active lorsqu’il est prêt et je l’arrête quand je le décide.» – Tancrède G.
Tancrède a bien résumé le processus. En fait, dans la méthode TRE, le patient exécute sept exercices physiques comme par exemple la flexion du tronc. Ceux-ci n’ont pas pour but de renforcer le corps, mais de fatiguer en douceur certains muscles profonds impliqués dans les réflexes de survie, notamment le psoas, les adducteurs et la chaîne antérieure. Cette fatigue réduit le contrôle volontaire exercé par le cortex préfrontal et permet l’émergence de tremblements neurogéniques involontaires, régulés par le tronc cérébral.
Parallèlement, l’attention portée à une respiration lente et diaphragmatique stimule le nerf vague et active le système parasympathique, signalant au système nerveux un état de sécurité. Le diaphragme, richement innervé et directement relié aux centres autonomes du tronc cérébral, joue un rôle central dans cette régulation. Lorsque la sécurité corporelle est perçue, le tronc cérébral désinhibe les circuits réflexes du tremblement, permettant au corps de décharger la tension accumulée et de clore physiologiquement la réponse de stress.
« C’est au dernier exercice que les tremblements surviennent, après l’espèce de table à deux pieds. Cela survient par vagues d’intensités différentes et saccadées. C’est moi qui décide quand je veux arrêter en adoptant une certaine position. Après les premières séances, c’est comme si je faisais un reset de mon corps.» –Tancrède G.
Un « reset » de notre système nerveux autonome
Certains praticiens utilisent souvent l’expression « Reset de notre centrale d’alarme ». La métaphore est intéressante. En effet, quand l’amygdale – notre « centrale d’alarme »- se calme, le cortex préfrontal, siège des fonctions évoluées, peut enfin reprendre sa place de chef d’orchestre. Il ne s’agit plus de réagir, mais de réguler, d’évaluer, d’intégrer ce qui vient d’être vécu.
Ce « reset » neurovégétatif ne repose pas sur un seul signal, mais sur un dialogue interne : d’un côté, les muscles et les fascias envoient au cerveau un message de décharge à travers les sensations et le mouvement ; de l’autre, le nerf vague informe, par la respiration et les signaux internes, que le corps est en sécurité. En croisant ces deux informations, le cerveau peut enfin conclure que le danger est passé.
Quelle validité scientifique ?
Aujourd’hui, Tancrède va mieux , comme des milliers d’autres patients ayant adoptés cette pratique mais qu’en est-il de sa validité scientifique ?
À ce jour, la TRE® ne bénéficie pas encore d’un corpus scientifique aussi solide que certaines approches psychothérapeutiques établies. Les études disponibles restent peu nombreuses, souvent exploratoires, avec des échantillons limités et des méthodologies hétérogènes. Elles suggèrent toutefois des effets potentiellement bénéfiques sur la régulation du stress, la réduction des symptômes anxieux et l’amélioration du bien-être général.
Sur le plan théorique, la TRE® s’inscrit de manière cohérente dans les modèles contemporains de la régulation du système nerveux autonome, de la mémoire traumatique implicite et des approches dites « bottom-up », aujourd’hui largement reconnues en psychotraumatologie. Les mécanismes invoqués — activation neurovégétative contrôlée, tremblements neurogènes, restauration de l’autorégulation — sont compatibles avec les connaissances actuelles en neurosciences et en physiologie du stress.
Limites et contre-indications
L’approche suffit-elle à guérir les traumas profonds ? La TRE® est plutôt considéré comme un outil de soutien corporel ou une pratique d’auto-soin. Il est souvent utilisé en complément d’une psychothérapie pour aider le corps à « décharger » le stress là où la parole atteint ses limites.
Son principal atout est l’autonomie : Contrairement aux TCC qui nécessitent un suivi clinique rigoureux, le TRE® est conçu pour devenir une technique autonome une fois apprise avec un professionnel certifié. Elle est particulièrement efficace pour réduire l’anxiété, améliorer le sommeil et soulager les tensions musculaires chroniques liées au stress post-traumatique (TSPT).
Comme toutes les thérapies, elle a ses limites : Pour les traumatismes complexes (comme ceux liés au développement de l’identité ou à des abus prolongés), la TRE® seul est souvent jugé insuffisant car il ne permet pas de traiter les dimensions cognitives, émotionnelles ou relationnelles profondes.
Contre-indications : Elle n’est pas recommandée pour tout le monde, notamment les femmes enceintes ou les personnes souffrant d’épilepsie, de pathologies cardiaques ou de blessures physiques récentes.
Claudio FUSINI
Annexes
Démonstration partielle de la méthode par le Dr Berceli sur un patient
https://www.youtube.com/watch?v=QoB9wpuO688
Recherche Scientifique (non exhaustif)
- Une étude pilote exploratoire sur des patients souffrant de SEP démontrent des résultats encourageant , “Tension and trauma releasing exercises for people with multiple sclerosis – An exploratory pilot study”: https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/34522632/
- Une étude sur des réfugiés d’Afrique de l’Est ayant connus des épisodes traumatisants : « The Effect of Tension and Trauma Releasing Exercises (TRE) on Trauma Symptoms in East African Refugees :«https://www.scirp.org/journal/paperinformation?paperid=130743.»
Lectures suggérées
- La méthode TRE pour se remettre d’un stress extrême, Dr David Berceli, 2025, Thierry Souccar Editions
- Le corps n’oublie rien, Dr Bessel Van Der Kolk, 2020, Albin Michel
- La Posture juste, Dr Thierry Janssen, 2020, L’Iconoclaste
- Réveiller le tigre: Guérir le traumatisme, Peter Levine, 2024, Interéditions
- Ancré , Deb Dana, 2023, Quantum Way
