Des centaines de postures: pourquoi?
C’est en arpentant les rayonnages de ma librairie préférée à Liège que mon regard est attiré par un gros livre aux éditions Marabout : 2100 āsana-s, l’Encyclopédie des postures de yoga. Mon mental se met directement en mode brainstorming : comment se fait-il que dans le Yoga Śāstra, l’œuvre de Patañjali qui compile les savoirs du yoga, il n’y en ait qu’une seule ? Autre question : L’arrivée des miroirs dans les studios et, plus récemment, d’Instagram, a-t-elle transformé une pratique de retrait des sens en une pratique de mise en scène de soi ? Pour la gloriole ?
C’est aux universitaires comme James Malison et Mark Singleton qu’il faut poser la question. Et c’est dans leur célèbre publication Les Racines du Yoga que j’ai trouvé la réponse.
De l’isolement du corps, à l’isolement PAR le corps
Pour les universitaires, l’évolution du yoga entre Patañjali et le célèbre texte Haṭhayogapradīpikā marque une mutation profonde de la vision du corps et de la spiritualité. Dans ce traité qui est un des textes fondateurs du tantrisme, on y trouve déjà plus de 10 postures contre une seule, – padmāsana (le lotus), dans les sūtra-s de Patañjali.
1. Pourquoi Patañjali n’en cite-t-il qu’une ?
Dans les Yoga Sūtra-s de Patanjali, rédigés au début de notre ère (sans certitude), le terme āsana signifie littéralement « le fait de s’asseoir ». Pour lui, la posture n’est pas une fin en soi mais un moyen technique :
- Stabilité et confort : La seule consigne est qu’elle soit sthira-sukham (stable et agréable).
- Support à la méditation : Le but unique de l’āsana est de permettre au corps de s’effacer pour que l’esprit puisse se concentrer sans distraction physique.
- Absence de gymnastique : À cette époque, il n’existe pas de « postures debout » ou d’enchaînements ; le yoga est une discipline purement mentale (Rāja Yoga).
- On vise l’arrêt NIRODAHA (la cessation des activités incessantes du mental) qui mène à KAIVLAYA : isolement libérateur. L’être profond Puruṣa est établit dans sa vraie nature et ne subit plus les distorsions du mental.
2. Le rôle crucial du tantrisme – On veut être libérer en PASSANT par le corps
L’explosion du nombre de postures (comme les 15 décrites dans la Haṭhayogapradīpikā -traduction : la petite lampe de la force du yoga au XVème siècle) est indissociable de l’influence du tantrisme médiéval :
- Le corps comme temple : Contrairement aux courants anciens qui cherchaient à se libérer du monde matériel, le tantrisme considère le corps comme un outil de libération.
- Alchimie intérieure : Le corps devient un laboratoire où l’on manipule des énergies (Prāṇā, Kundalini) via des canaux (Nāḍī-s) et des centres (Cakra-s).
- Le « Hatha » (la force) : Cette nouvelle approche utilise la contrainte physique (postures complexes, rétentions de souffle) pour forcer l’éveil spirituel, là où Patañjali misait sur l’apaisement mental.
Note sur le nom Hatha : Il signifie la force mentale pour discipliner notre corps et notre mental. Ensuite, une interprétation symbolique (et non étymologique directe) décompose le mot en deux syllabes : HA (ह en sanscrit) représente le Soleil, l’énergie vitale (prāṇa), le nāḍī prenant sa source à droite (piṅgalā) et le principe masculin. Alors que ṬHA (ठ en sanscrit) représente la Lune, l’énergie mentale, le canal gauche (iḍā) et le principe féminin.
3. A quoi servent ces nouvelles postures ?
Dans des textes comme la Haṭhayogapradīpikā ou la Gheranda Samhita, les postures ont des fonctions précises et concrètes :
- Purification : Elles visent à nettoyer les canaux énergétiques pour que le souffle circule sans obstacle.
- Santé et longévité : De nombreuses postures sont décrites pour guérir des maladies ou fortifier le corps afin de supporter des heures de pratique.
- Maîtrise de l’énergie : Elles servent de base à des techniques plus avancées comme les Mudra-s (sceaux énergétiques) et le Prānāyāma (contrôle du souffle) pour atteindre le Samadhi.
4. Le corps , outils de libération
Au Moyen-âge les corps n’est plus obstacle à la libération , c’est un reflet de l’univers :
- La symbolique spatiale : Le bas du corps c’est la terre et l’eau et le dessus, l’air et l’espace évoquent la Conscience
- Les postures : miroirs de la nature (arbre, cobra, tigre,…). L’arbre est stabilité, ses qualités
nous inspirent.
On vise à rendre le corps de l’ordre du divin : Kāya Sādhana ; notre corps est identique au corps cosmique de Śiva:
- Les inversions freinent l’égrenage du nectar de la vie (Bindu , Amrita) qui brûle dans Agni, le ventre
- Les postures visent à libérer les Nāḍī-s et faire remonter l’énergie Kundalini vers la Conscience donc Dieu. Ce mouvement énergétique est appelé involution; du monde manifesté vers le monde subtil.
5. Le rôle de la pratique (sādhana)
Si nous sommes déjà Śiva, pourquoi pratiquer ? La Haṭhayogapradīpikā répond que le corps et le mental sont comme un miroir couvert de poussière :
- La poussière : Ce sont nos blocages, nos habitudes (saṁskāra-s) et nos tensions.
- Le miroir : C’est notre structure énergétique.
- Le Yoga : C’est l’action de nettoyer le miroir pour que la lumière de Śiva puisse enfin s’y refléter clairement.
- Le but est d’être libérer vivant -jīvanmukti, par le corps et pas d’échapper au corps
- Le tantrisme considère le corps comme un temple dans lequel on peut aspirer à rejoindre la libération.
Mahāmudrā, posture du Grand Geste reprise dans le traité médiéval de la Haṭhayogapradīpikā se pratique avec les trois bandhas
6. Yoga et colonialisme
Les universitaires confirment que le yoga postural tel que nous le pratiquons aujourd’hui est un hybride né d’un mixage entre les traditions indiennes et la culture physique occidentale du XIXème et XXème siècle.
Dans ce contexte, l’inclusion de postures de gym ne serait-elle pas une revanche identitaire par réappropriation?
Pour rivaliser avec les colons, les Indiens ont intégré la gymnastique suédoise, le culturisme et les exercices militaires britanniques, mais en les présentant comme une sagesse védique millénaire.
7. L’apport de Krishnamacharya, compilateur moderne du yoga
Dans les années 1930, sous le patronage du Maharaja de Mysore, Tirumalai Krishnamacharya (le maître de B.K.S. Iyengar et Pattabhi Jois) a conçu des séquences dynamiques de postures. Son école était installée dans le palais juste à côté d’une salle de gymnastique occidentale, facilitant ainsi les emprunts directs. C’est de cette lignée que proviennent la majorité des postures modernes.
8. Yoga et société néo libérale
Il est paradoxal de constater que dans le yoga traditionnel, le but est de dissoudre l’égo (Ahaṃkāra) pour réaliser l’unité alors qu’il devient aussi
- un outil de développement personnel centré sur l’individu : améliorer son corps, son image, son bien-être.
- Pour l’employeur, un moyen de conserver un personnel sain de corps et d’esprit, donc performant
- une « fétichisation » de la posture : On juge la qualité d’une séance à la difficulté technique de l’āsana.
- Un scénarisation de l’ego. L’arrivée des miroirs dans les studios et, plus récemment, d’Instagram, a transformé une pratique de retrait des sens (Pratyāhāra) en une pratique de mise en scène de soi.
- Pour de auteurs comme Cederström et Spicer (The Wellness Syndrome) une injonction au bien-être et donc, une nouvelle forme de pression.
Dans les années 1930, sous le patronage du Maharaja de Mysore, Tirumalai Krishnamacharya, guide un enchainement réalisé par des adolescents. Les traités de yoga précisent que dans cette tranche d’âge, le yoga (Sṛṣṭi-krama) est aussi un outil de développement physique, en plus de l’étude des textes.
9. Et en Inde ?
Contrairement à l’Occident où le yoga est devenu une pratique de bien-être et de sport, en Inde il est considéré comme pratique spirituelle. Le Ministry of Ayush (le Ministère de la Santé) présente officiellement le yoga comme un « cadeau inestimable de la tradition ancienne de l’Inde » et un élément indissociable du patrimoine spirituel et culturel du pays.
Face à ce qu’elle considère comme une dérive dangereuse, le gouvernement a mis en place des mesures pour protéger son patrimoine :
- La Traditional Knowledge Digital Library (TKDL) : Une immense base de données créée pour empêcher le dépôt de brevets sur des postures de yoga par des entités étrangères.
- Certification par le Ministry of Ayush : Le gouvernement indien propose désormais des certifications pour les professeurs et les instituts, y compris à l’étranger, afin de garantir un standard de qualité et de fidélité à la tradition.
Conclusions
Le yoga, initialement voie de libération du mental selon les anciens connaît aujourd’hui des dérives liées à sa modernisation. Il est souvent réduit à une pratique physique ou psychologique orientée vers la santé, la performance et le bien-être, tout en conservant un vocabulaire spirituel vidé de sa profondeur.
Cette évolution peut être comprise comme une transformation historique naturelle, le yoga ayant toujours subi des transformations au contact des cultures. Toutefois, elle soulève une question essentielle : le yoga moderne reste-t-il un chemin de libération ou devient-il un simple outil d’adaptation au monde ?
Face à cela, certains acteurs cherchent à préserver un enseignement traditionnel structuré, notamment à travers des cadres comme ceux de l’Union européenne de yoga, en s’appuyant sur la voie des huit membres Aṣṭāṅga de Patañjali.
Mon opinion
Je pense que le yoga opère un virage à trois dimensions :
- Hyper-spécialisation médicale : une intégration accrue dans le domaine de la santé (neurosciences, gestion du stress) validée par des études scientifiques sur la santé mentale.
- Réappropriation occidentale: une volonté croissante de « décoloniser » le yoga, avec des professeurs prônant l’inclusion, l’accessibilité à tous les corps et un retour aux textes philosophiques authentiques.
- Hybridation continue : Le nombre de posture va encore s’accentuer car il répond à un besoin de performance et de scénarisation du corps. La poursuite de formes dérivées (yoga avec animaux, yoga acrobatique, etc.) destinées au pur divertissement, coexistera avec les pratiques traditionnelles.
Fidèle aux enseignements des sages, je pense que le yoga est avant tout un moyen de nous affranchir de nos conditionnements et de retrouver notre libre-arbitre. Les postures, les techniques respiratoires, la méditation et l’étude des textes sont des outils pour y parvenir. Loin des sirènes de la performance , de la scénarisation du JE et du fétichisme postural, il faut persévérer vers l’harmonie avec discipline et détachement, tel Arjuna.
Quel est l’enjeu: élucider qui nous sommes et participer à l’équilibre de notre société
Et vous qu’en pensez-vous?
Pour aller plus loin
Les Racines du Yoga: James Malison et Mark Singleton , almora
Selling Yoga: From Counterculture to Pop Culture, by ANDREA JAIN. New York: Oxford University Press
