les influences et les évolutions du yoga de Patañjali -PARTIE 1
Le yoga est une forme de sagesse incarnée, comme l’affirme Ysé Tardan Masquelier. Investiguer sur ses origines, c’est un peu comme si on entreprenait de reconstituer un puzzle de 10 000 pièces, à la différence près que nous ne disposons que d’une image de départ floue, pas assez de pièces et, pour corser le tout, certaines pièces s’imbriquent à différents endroits ! Le yoga a percolé dans l’hindouisme, dans le bouddhisme, chez les brahmanes en Inde et ailleurs. De plus, la tradition orale de l’Inde et le manque de corpus de textes génèrent beaucoup d’hypothèses.
Quand l’historien tire sur le fil du yoga, il est confronté à une discipline psycho-corporelle qui n’a jamais été unique ou orthodoxe : il n’y a pas un vrai yoga, mais son métissage n’est-il pas passionnant ? Depuis le Veda en passant par la Bhagavadgītā et bien d’autres textes, certaines formes explorent le divin, alors que d’autres arpentent la métaphysique ou l’action détachée.
En fait, notre discipline, à la croisée de la philosophie, de la spiritualité, de la technique et de la psychologie, s’est toujours inscrite dans une dynamique complexe, reliée à d’autres sagesses qui ne s’excluent pas nécessairement. Sans les clés de compréhension, le puzzle apparait indéchiffrable. L’Occidental qui s’essaye à décoder la culture du sous-continent asiatique est confronté à sa tendance à vouloir étiqueter et classer, donc exclure, alors que le Yoga prône l’inclusion. On en a la preuve dans l’approche des Yogasūtra de Patañjali qui propose un chemin spirituel vers le samâdhi, alors que son point d’attache philosophique, la Sāṃkhya Kārikā, ne fait pas allusion au divin.
Pour éclaircir l’histoire foisonnante et riche des Yogasūtra de Patañjali, Il était nécessaire de convoquer un spécialiste armé de patience, de pédagogie et d’esprit de synthèse. Une tâche ardue mais une mission accomplie puisque notre invité de marque a captivé son auditoire durant toute une matinée un beau matin d’hiver. Le 24 février 2024, à Huy, la première promotion d’aspirants professeurs de yoga de Aube Yoga, sous la direction de Christiane François, formatrice, a eu le privilège d’assister à une conférence sur les influences et l’évolution du yoga prodiguée par le philosophe, professeur et écrivain Philippe Geenens.
Docteur en philosophie et titulaire d’un diplôme d’études approfondies en anthropologie religieuse (Paris-Sorbonne) ainsi que d’une maîtrise en langues orientales (Liège), Philippe Geenens a vécu deux ans à Madras où il a étudié au Sanscrit College et au Krishnamacharyan a Yoga Mandiram. Il est auteur de plusieurs publications dont un livre remarquable : Yogayajñavalkyam, Corps et âme , le yoga selon Yājñavalkya, Gallimard, 2018.
Aux origines de l’hindouisme : Les grandes civilisations
La présence de l’homme dans la Grande Inde est attestée durant la préhistoire et la protohistoire[1]. Ce territoire englobe aussi bien l’Inde actuelle que le Pakistan, le Népal et le Bengladesh. Arrêtons-nous aux alentours du IIIe millénaire avant notre ère. On est en présence de trois groupes.
D’abord, sur le bord de l’Indus (principalement au Pakistan), une civilisation urbaine très évoluée pour l’époque, appelée civilisation de Mohenjo-Daro et d’Harappâ. Une société caractérisée par des villes indépendantes mais non rivales. On a constaté une grande sophistication urbaine par la présence de réseaux d’égouttages et d’acheminement d’eau, de silos pour les grains, etc. Ce degré de technicité n’est présent que sur les bords du fleuve Jaune en Chine, en Mésopotamie et en Égypte et, dans une certaine mesure, à Jéricho, en Palestine.
Ensuite, on est en présence de civilisations dravidiennes situées dans le sud de l’Inde correspondant au Tamil Nadu actuel, et enfin des groupes indigènes dont certains ont encore des descendants à notre époque et que l’on peut qualifier d’aborigènes (c’est-à-dire des autochtones). On trouve ces premiers aborigènes de l’Inde aussi bien dans le nord de l’Inde que sur les îles Andaman au large des côtes birmanes. Ces Aborigènes sont aujourd’hui minoritaires.
L’influence des groupes indo-européens et la fin énigmatique des Harappéens
Vers 1800 avant notre ère, des groupes indo-européens (ou Aryens) vont pénétrer lentement dans l’Inde. Au début du siècle précédent, on pouvait encore lire dans les encyclopédies que la civilisation de l’Indus avait disparu suite aux invasions indo-aryennes. Aujourd’hui, on sait qu’il n’en est rien. La civilisation de l’Indus a disparu avant que les Indo-aryens n’envahissent la plaine indo-gangétique (soit le territoire du Pakistan et de l’Inde). Les causes de la disparition des civilisations de Mohenjo-Daro et d’Harappâ sont incertaines, mais le climat ou des problèmes géologiques sont des hypothèses envisagées. Suite à des mouvements de plaques tectoniques, l’Indus aurait provoqué des inondations dans ces cités dont l’urbanisme était très évolué et incité les habitants à migrer.
Par contre, les archéologues ont suffisamment d’éléments pour affirmer que les derniers habitants ont établi de bons contacts avec les indo-aryens à tel point que les harappéens ont partagé leur maitrise de l’urbanisme en échange de compétences enseignées par les indo-aryens.
[1] La Protohistoire est une période charnière qui débute à la fin de la Préhistoire ( -3800 ) et qui s’achève au commencement de l’Histoire (soit au moment de l’apparition de l’écriture). Englobant l’âge des métaux (cuivre, bronze et fer), elle est marquée par l’apparition de nouveaux outils et de la monnaie.
Le prétendu sceau de Śiva
Malheureusement, on ne sait rien de la langue des civilisations de l’Indus. Les inscriptions sont indéchiffrables à l’heure actuelle. Les archéologues ont également retrouvé des sceaux représentant un personnage assis en demi-lotus. Certains spécialistes en ont déduit qu’il s’agissait de Śiva, divinité majeure de l’hindouisme, et que, par conséquent, les harappéens avaient inventé le yoga. Cette théorie est contestée, car ce genre de sceau est également présent en Mésopotamie.
On peut tracer le parcours de la conquête des Indo-aryens dans l’Inde actuelle, car les sages de cette civilisation vont composer le Veda, la base des origines de l’hindouisme, tout au long de leur progression dans les terres. En effet, les débuts de l’œuvre évoquent des montagnes, et puis, au fur et à mesure que les hymnes sont composés, on y retrouve des descriptions de paysages dignes des plaines du Gange et, enfin, pour les derniers hymnes, les lieux sont corrélés à la géographie, la faune et la flore du Bengale.
L’origine des peuples indo-européens et leur expansion
Vers – 4000, les indo-aryens appartiennent à la grande famille des indo-européens. Une des caractéristiques majeures est l’utilisation de langues proches. Ces groupes formaient des populations de plus en plus grandes localisées en Asie centrale, autour de la mer Caspienne, en Ukraine actuelle, aux alentours de la mer d’Aral (qui n’existe presque plus) etc. Il s’agit bien d’une zone énorme s’étendant sur le continent asiatique. On sait aussi que ces populations partageaient des langues proches, les langues dites indo-européennes. Suite à l’expansion démographique de ces populations qui nécessitaient de plus en plus d’espace pour pratiquer la cueillette et l’élevage, d’autant plus que les techniques agricoles sont à leur balbutiement et que la productivité était par conséquent insuffisante pour alimenter la pression démographique exponentielle.
Cette expansion a donné lieu à des vagues d’émigration. Certains s’en allèrent en Europe de l’Ouest pour finalement devenir les Celtes vers – 1000. D’autres s’expatrièrent vers l’Italie actuelle et devinrent les Italiques, puis les Romains, alors que d’autres se rendirent en Grèce pour devenir les Doriens, et d’autres Acquéens ou Ioniens ; soient trois vagues. Ces vagues poussèrent le voyage jusqu’en Turquie pour former les Hittites.
Les Indo-Aryens le sanskrit et le Veda (ou les Vedas)
Parmi les groupes qui voyagèrent vers l’Est, ceux qui élirent domicile en Iran ont constitué les Mèdes (et des Perses), mais ce sont bien ceux qui foulèrent l’Afghanistan et l’Inde actuelle qui nous intéressent, car ils ont constitué les peuples indo-aryens (le terme Arya signifie noble).
Au début, ces peuples vont occuper le bassin indo-gangétique, soit le nord de l’Inde et le Pakistan, et commencer à composer et plus tard à écrire la racine de la pensée indoue que l’on appelle Veda (le « savoir » en sanscrit archaïque).
Contrairement à certaines langues qui existeraient au préalable et qui s’imposeraient à des populations étrangères, la grande particularité de cette langue composée entre – 1500 et – 1000 est qu’elle a été littéralement inventée par les érudits des tributs aryens, les brahmanes, sur base des langues existantes, dans le but de pouvoir décrire parfaitement notre relation avec le monde, les dieux, la nature et nous-même. Il faut bien comprendre le caractère essentiel que représente alors ce nouveau moyen de communiquer, puisqu’il s’agit de décrire notre rapport avec le macrocosme et le microcosme dans une démarche pré-philosophique. Le but n’a jamais été de créer une langue pour échanger des banalités. Une autre remarque s’impose en ce qui concerne le sanskrit : au départ, il n’y a pas d’écrit, puisqu’il s’agit d’une culture essentiellement orale. Il faudra attendre bien longtemps avant de voir apparaitre le Brahmi et puis seulement le Devanagari, dont voici un exemple illustrant le premier sutra de Patañjali :
अथ योगानुशासनम् (atha yoga-anuśāsanam)
Enfin on retiendra que la langue française comme bien d’autres descend du sanskrit
Les trois (ou quatre) Veda
En guise d’introduction, voici un extrait du Rig Veda X.129 (Ralph Stehly, Professeur d’histoire des religions, Université Marc Bloch, Strasbourg)
Il n’y avait pas l’être, il n’y avait pas le non-être en ce temps.
Il n’y avait ni l’espace, ni le firmament au-delà.
Quel était le contenu ? Où était-ce ? Sous la garde de qui ?
Y avait-il de l’eau profonde, de l’eau sans fond.
Ni la mort, ni la non-mort n’étaient en ce temps,
Point de signe distinguant la nuit du jour.
L’Un respirait sans souffle mû de soi-même:
Rien d’autre n’existait par ailleurs.
A l’origine les ténèbres couvraient des ténèbres,
Tout ce qu’on voit n’était qu’onde indistincte.
Enfermé dans le vide, le Devenant,
L’Un prit alors naissance par le pouvoir de la Chaleur.
Au commencement Cela qui était la semence première de la Pensée
se mua en Désir:
les sages cherchant en leur cœur
découvrirent intuitivement que le lien de l’être se situait dans le non-être
Sans entrer dans une analyse profonde de ce texte poétique, le thème abordé ici est l’origine du monde et de la vie ; peut-être était-ce l’eau, thème largement abordé dans la Grèce antique. Le Devenant et l’Un c’est le Brahman qui trouve sa propre énergie dans lui-même. Désir fut la première étape de la conscience, c’est le lien entre le non-être et l’être, ce qui signifie que le passage de la non-existence à l’existence est dû à la Pensée créatrice, laquelle est créatrice parce que désirante.
La civilisation indo-aryenne pratique le sacrifice pour sa survie et afin d’être en union avec le Tout. Sacrifice pour une bonne récolte, pour que le chef de tribu ait une descendance, etc.
Il existe 3 Veda utilisés pour les rites sacrificiels : le Ṛgveda, le Sāma Veda et le Yajur Veda. Ce dernier est utilisé par le sacrificateur. Quant au quatrième texte rédigé par Artharvan, le Atharva Veda, il n’a pas de fonction rituelle, est constitué de mantras, mais n’a pas autant d’importance que les trois premières œuvres.
D’autres hymnes sont consacrés au panthéon des divinités védiques comme Agni qui possède le ministère du feu. Nous devons retenir que le Veda est l’encyclopédie sacrée qui représente le Savoir sur tout. À la base, certains hymnes décrivent les sacrifices dont on distingue trois types d’acteurs : le sacrificateur, les participants et les invocateurs.
Ces hymnes védiques font toujours partie de la vie religieuse indienne. Les indianistes considèrent que leur composition se situe entre – 1500 et -1000.
Dans l’hindouisme, il y a un thème récurrent que le lecteur retiendra, c’est l’égalité entre le macrocosme et le microcosme. Notre personne est structurée de la même manière que le cosmos, qui est la face visible du Brahman. Il y a donc d’infinies et subtiles solidarités qui nous unissent au cosmos, dont nous sommes pour ainsi dire un résumé, et il y a une interaction constante entre le cosmos et nous-même. Donc notre comportement influence le macrocosme et inversement les forces en vigueur. Grâce aux rites et sacrifices (verser de l’huile dans un feu, par exemple), les prêtres s’assuraient de bonnes récoltes, ou encore d’une descendance pour le chef de tribu.
Mais après le VIIe siècle avant notre ère, les communautés vont s’écarter des sacrifices et recentrer le débat sur les souffrances (dhukkha) de l’homme et la nécessité d’éviter la violence, l’ahimsa. Il s’agit d’un concept primordial dans le jaïnisme qui a influencé le yoga. Patañjali cite Ahimsa qui est la première discipline relationnelle, Yama, qui en compte 5 (aphorisme II. 30). Dans l’aphorisme II.31, Patañjali reprend l’expression jaïn maha-vratam, le grand vœu, celui de respecter les observances envers autrui.
Les autre textes : Brâhmanas et Upanishad
Les Brāhmaṇa sont des explications rituelles du Brahman fondamental, contenant des commentaires de prose sur les textes védiques. Ils sont considérés comme des textes annexes aux Védas.
Les Upaniṣad dont on entend souvent parler dès lors que l’on s’intéresse à la culture indienne signifient « être assis posément et intelligemment près de ». On en dénombre dix que l’on qualifie d’essentiels, qui sont les plus anciens et dont on sait qu’ils furent fixés au VIIIe siècle avant notre ère. On retiendra aussi que si l’on compte dix Upanishad védiques, ce genre littéraire en totalise 108 ou plus selon les spécialistes qui s’étalent jusqu’au XVIIe siècle. Certaines sont consacrées à des divinités et d’autres, les plus tardives, au yoga.
Ces compositions sont d’ordre philosophique dont un des thèmes principaux est l’identité entre l’âme du monde et l’âme de l’homme, Atman = Brahman. Le sacrifice est important, mais décliné dans une version symbolique plutôt que réelle. C’est plutôt une quête de sagesse qui émerge dans les Upaniṣad et qui vise à rester en union avec le Divin. D’ailleurs, dans la Mahānārāyaṇa Upaniṣad, on établit une analogie entre l’aire sacrificielle des Vedas et le corps. Celui-ci devient le théâtre de pratiques de purification, une sorte de proto-yoga. Ce recentrage vers l’individu est probablement dû au fait que les Indo-Aryens privilégiaient la tribu avant tout. Ce recentrage vers la personne est également présent dans l’évolution du sanskrit qui, à l’origine, ne privilégie pas le « je » (ce que la grammaire appelle la voie active), car seul le groupe compte, et par conséquent la voie passive. La voie passive est d’ailleurs dominante dans le Sâmkhya karika ou la Bhagavadgītā. Ces débuts de l’individualité sont également imputables à l’émergence d’autres sagesses orientales comme le bouddhisme et le jaïnisme contre qui il va falloir discourir à travers des confrontations de points de vue.
Les corpus smṛti et Śruti
Sur une frise du temps, la littérature védique qui consiste donc en les Veda, les Brâhmanas et les Upaniṣad s’étale de -1500 à -750. On l’appelle aussi Śruti, ce qui a été entendu par les sages (les Rishi) en provenance du Divin et qui en ont composé une révélation. Tous les Brahmanes descendent des Rishi.
Bien que la composition des Upaniṣad s’étende jusqu’après le Moyen Âge, on considère qu’il s’agit d’une littérature Śruti. Gardons à l’esprit que les textes récents ont moine de prestige aux yeux de la culture indienne.
Tout le reste des compositions est appelé smṛti, c’est-à-dire ce qui a été mémorisé et qui, par conséquent, jouit d’un moindre prestige. Tant les épopées que les sutra de Patañjali font partie du corpus Smṛti. Les épopées comme le Mahābhārata racontent des combats qui ont marqué un peuple. Les historiens ont remarqué que la genèse des littératures indo-européennes est marquée par ce style littéraire : L’Iliade raconte la guerre entre les Grecs et les Troyens, L’Odyssée qui conte le retour mouvementé d’Ulysse ou encore la chanson de Roland.
Par contre, en Inde et sa culture sanskrite, on distingue de suite une différence notoire, puisque c’est d’abord la littérature védique qui nait pour ensuite voir apparaître les grandes épopées. À partir du VIIe siècle avant notre ère apparaitront deux grandes épopées : le Mahābhārata (La grande Inde) et le Rāmāyana. Le Mahābhārata (La grande Inde) est la plus grande œuvre de l’humanité (120 000 doubles vers), dont une partie, -le sixième chapitre – est la Bhagavadgītā (le chant du bienheureux) qui conte l’histoire de Krishna, 8ème avatar de Vishnou (identifié comme une manifestation du Brahman) et d’Arjuna, un prince guerrier en proie au doute devant la bataille qui risque d’entrainer la mort de membres de sa famille.
Le second chapitre de la Bhagavadgītā constitue une lecture incontournable pour tout professeur de yoga, puisqu’on y retrouve les formes de yoga ou si l’on préfère les différents chemins du yoga. Krishna y explique les quatre voies principales du yoga que sont le Raja yoga, le Jñāna yoga, le Karma yoga et le Bhakti yoga.
