Du palais du Maharadja à Instagram: Les transformations du yoga moderne
De Krishnamacharya à Instagram, l’évolution du yoga est passée d’un enseignement individuel à caractère spirituel et thérapeutique à une mise en scène du professeur, avec des hybridations mêlant danse, acrobatie et l’émergence de studios de luxe. Les autorités indiennes ont mis en place une forme de protection du yoga, tandis que certains professeurs soulignent que notre pratique évolue selon les codes de son époque, et d’autres enseignants cherchent à s’adapter à ce nouveau millénaire tout en préservant la richesse philosophique et spirituelle des textes comme la Bhagavadgītā.
Comment y voir clair ? Pour mieux comprendre ce processus dynamique, voici un quiz de 14 questions, accompagné d’éléments de réponse.
À vous de vous forger votre propre opinion. Et de commenter
- Les gourous indiens ont donné des cours de yoga auprès de stars hollywoodiennes contribuant ainsi à son succès international. VRAI/FAUX ?
- Pour être certifié professeur au sein de YOGA ALLIANCE, il est nécessaire de payer un cotisation annuelle. VRAI/FAUX ?
- En Inde, au début du XX ème siècle, on pratiquait des postures de yoga. VRAI/FAUX ?
- Au XXème siècle, en Inde le yoga était gratuit. VRAI/FAUX ?
- A cette époque, seul les brahmanes prodiguaient des enseignements. VRAI/FAUX?
- C’est Krishnamacharya qui introduit cette notion de progressivité (Vinyāsa krama) et l’ accès aux femmes. VRAI/FAUX ?
- Les postures apparaissent durant notre moyen-âge. VRAI/FAUX ?
- Au départ les cours étaient collectifs. VRAI/FAUX ?
- À Mysore, Krishnamacharya a été recruté par un seigneur pour former les jeunes garçons de la famille royale et les jeunes brahmanes. VRAI/FAUX ?
- Le tantrisme considère le corps comme une voie impure. VRAI/FAUX ?
- Le yoga actuel est le fruit d’une influence mutuelle entre la clacissisme indien et le modernisme occidental. VRAI/FAUX ?
- Le yoga sur voile, ou yoga aérien (fly yoga), utilise un hamac en tissu suspendu pour soutenir le corps, décompresser la colonne vertébrale et faciliter des postures inversées. VRAI/FAUX ?
- Pattabhi Jois, élève de Krishnamacharya va créer son propre style appelé Aṣṭāṅga yoga. Une série de postures exécutées d’une manière dynamique et exigeante. VRAI/FAUX ?
- Il est possible de trouver des formations de 50 heures sur internet qui délivrent un « certificat » de professeur. VRAI/FAUX ?
REPONSES
Les gourous indiens ont donné des cours de yoga auprès de stars hollywoodiennes contribuant ainsi à son succès international.
Vrai. On peut citer Raquel Welsh ou Madona , comme élèves. C’est l’ère de Bikram Choudhury à Los Angeles. On retiendra aussi qu’au tournant de la contre-culture américaine à la fin des sixties les Beatles ont levé le voile sur le mysticisme indien durant leur séjour auprès du yogi Maharishi Mahesh. Cette étape préfigure la transformation de la pratique en un véritable phénomène de mode de vie. C’est la première phase de la fétichisation de la pratique et de sa marchandisation.
Pour être certifié professeur au sein de YOGA ALLIANCE, il est nécessaire de payer un cotisation annuelle.
Vrai. La critique : Beaucoup considèrent cela comme une rente financière. Si vous arrêtez de payer, vous perdez votre « titre » aux yeux de l’organisme, même si votre formation reste acquise. De plus, il n’y a aucune vérification de la qualité de la formation mise en place par les centres agréés ; ce qui donne lieu à des usines à la chaîne de futurs profs.
En Inde, au début du XX ème siècle, on pratiquait des postures de yoga.
Faux. Au début du XXᵉ siècle, l’enseignement du yoga postural (āsana) en Inde était rare et peu institutionnalisé.
Les formes dominantes de yoga étaient surtout textuelles, ascétiques ou dévotionnelles, non des cours publics réguliers.Réf. Mark Singleton, Yoga Body (2010) ; Elizabeth De Michelis, A History of Modern Yoga (2004).
Au XXème siècle, en Inde le yoga était gratuit.
Vrai. avec une nuance.
À Mysore, Krishnamacharya, le pionnier du yoga moderne, enseignait dans un cadre financé par le maharaja, ce qui permettait un enseignement gratuit ou subventionné.
Après la disparition de ce patronage, il dut adapter son enseignement et en vivre (cours privés, thérapie yogique).Réf. Sjoman (1999) ; Desikachar, Health, Healing and Beyond (1998).
A cette époque, seul les brahmanes prodiguaient des enseignements.
Faux. La majorité des enseignants traditionnels de yoga étaient des renonçants (sannyāsins), pas des brahmanes laïcs. Krishnamacharya est atypique : brahmane marié, érudit védique, inséré dans une institution royale.
Le renonçant Ne fait plus partie d’aucune caste : il est rituellement « mort » au système social (varṇa–āśrama). Il Vit traditionnellement d’aumônes (bhikṣā) et peut être hautement érudit (Veda, Upaniṣad, Yoga, Vedānta), surtout dans les ordres monastiques structurés.Réf. De Michelis (2004) ; White (ed.), Yoga in Practice (2012).
C’est Krishnamacharya qui introduit cette notion de progressivité (Vinyāsa krama) et l’ accès aux femmes.
Oui, en grande partie, mais avec des nuances.
Krishnamacharya a systématisé le vinyāsa krama (enchaînements coordonnés au souffle).
Il a aussi été l’un des premiers à enseigner le yoga postural aux femmes indiennes, notamment à Mysore (années 1930–40). Ce n’est pas une « invention en partant de rien» : il combine traditions indiennes, gymnastiques modernes et pédagogie progressive.Réf. Mark Singleton (2010) ; Sjoman (1999) ; Desikachar (1998).
Les postures apparaissent durant notre moyen-âge.
Oui, si l’on parle du tantrisme. Les āsana sont peu nombreux et secondaires dans les textes anciens (Upaniṣad, Yoga Sūtra). La prolifération des postures apparaît tardivement, surtout à partir du Haṭha Yoga médiéval (env. XIIᵉ–XVᵉ s.). Le yoga postural moderne explose surtout aux XIXᵉ–XXᵉ siècles.
Réf. Mallinson & Singleton, Roots of Yoga (2017) ; White (2012).
Au départ les cours étaient collectifs
Faux. L’ Enseignement EST individuel au départ. La transmission traditionnelle du yoga était principalement individuelle (guru–śiṣya). Krishnamacharya a commencé par ce mode et y est revenu fortement à Madras, avec une pédagogie adaptée à chaque élève.
Réf. Desikachar (1998) ; De Michelis (2004).
À Mysore, Krishnamacharya a été recruté par un seigneur pour former les jeunes garçons de la famille royale et les jeunes brahmanes.
Probablement vrai.Les premiers élèves de Krishnamacharya au palais de Mysore étaient majoritairement des garçons issus de familles brahmanes ou ksatriya, souvent liés à l’administration ou à l’élite du royaume.
L’enseignement s’inscrivait dans une politique de prestige culturel, de discipline corporelle et de revitalisation de l’héritage indien. Il est probable que plus tard, Krishnamacharya enseigna aussi hors du cadre royal, notamment à des femmes et à des élèves d’origines sociales plus variées — mais cela reste postérieur à son rôle d’instructeur au service du maharaja.
Le tantrisme considère le corps comme une voie impure
Faux. Avant le tantrisme, le corps était un réceptacle d’afflictions. Puis Le yoga postural naît lorsque le corps cesse d’être seulement support d’ascèse , de restriction et d’abstinence, pour devenir un véritable laboratoire de transformation spirituelle.
Le yoga actuel est le fruit d’une influence mutuelle entre le clacissisme indien et le modernisme occidental?
Vrai. Alors qu’il a une vocation d’outil spirituel de libération en Inde, il a subi les influences du culte du corps sous la colonisation britannique. Depuis le début de ce millénaire il semble être sous le coup du diktat de la performance, de la scénarisation égotique et de la marchandisation. Cependant il n’est pas rare de trouver chez nous des cours qui observent les préceptes d’un yoga « classique « à vocation spirituelle. Ces oppositions de style donnent lieu à des dissensions entre professeurs.
Le yoga sur voile, ou yoga aérien (fly yoga), utilise un hamac en tissu suspendu pour soutenir le corps, décompresser la colonne vertébrale et faciliter des postures inversées.
VRAI. Il est ouvert à tous et certains organisateurs en ont fait une activité à bord de voiliers.
Pour les puristes et de nombreux membres de la communauté indienne, le « yoga sur voile » (particulièrement le yoga aérien) incarne une dérive moderne et ne permet pas le but du yoga qui est la fin des perturbations du mental.
Pattabhi Jois, élève de Krishnamacharya va créer son propre style appelé Aṣṭāṅga yoga. Une série de postures exécutées d’une manière dynamique et exigeante.
Non il se base sur des séries qu’il avait apprises durant son écolage « athlétique » à Mysore. Il ne les a pas créées. Pour lui, la purification physique par la sueur et l’effort était la porte d’entrée vers la spiritualité.
Une polémique est née dans la communauté des professeurs de yoga quant à l’appellation « Aṣṭāṅga ». Celle-ci pointe vers un système philosophique et psychocorporel complet (éthique, méditation, etc.) où la posture physique (āsana) n’est qu’une étape mineure dans la tradition de Patañjali. Ce détournement sémantique « Aṣṭāṅga Yoga » pour désigner uniquement ses séries de postures est considérée par certains chercheurs comme une réappropriation moderne ayant facilité son succès mondial.
Il est possible de trouver des formations de 50 heures sur internet qui délivrent un « certificat » de professeur.
Vrai. Techniquement, oui, il est possible de trouver des formations de 50 heures sur internet qui délivrent un « certificat » de professeur. Cependant, dans le milieu professionnel, cette durée est largement considérée comme insuffisante pour une formation
Mon analyse de l’évolution historique:
Ne pas confondre cause collective et culte du Moi
Tout change constamment ; c’est une loi fondamentale de la physique mais aussi un pilier de la pensée indienne. La question est : Ces changements permettent-ils une évolution respectant l’éthique et l’ADN de cette discipline ? Le but du yoga est la libération de nos conditionnements, de nos névroses et de nos démons dans le but de redécouvrir notre vrai nature ; d’être connecté à nos trippes ! Dans ce périmètre, l’apport des neurosciences et de la théorie polyvagale nous donnent des clés de compréhension complémentaire de notre physiologie, est c’est tant mieux car la science nous permet de comprendre pourquoi le prānāyāma est tellement bénéfique, ou pourquoi telle posture apaise si bien telle pathologie. Une intégration de ces avancées s’articule parfaitement dans les techniques de postures ou de respiration.
Aux détracteurs de ceux qui cultivent leur image, on pourrait rétorquer que les Indiens ont pratiqué une mise en scène du « corps parfait » au service de l’identité indienne, tout comme l’Instagrammeur actuel met en scène son corps au service de sa propre marque.
Cependant il ne faut pas confondre le mouvement Soft Power Indien qui a utilisé la mise en scène du corps pour servir une cause collective (l’indépendance et la reconnaissance culturelle d’un peuple), avec le culte de l’image personnelle du prof qui utilise les réseaux sociaux pour l’influence et le marketing d’un produit de consommation appelé yoga. Un professeur est celui qui s’efface derrière la pratique pour permettre à l’élève de se rencontrer lui-même.
Le métier de prof de yoga est certes un métier comme un autre qui nécessite souvent le vecteur des réseaux sociaux pour gagner en visibilité mais qui doit être tempéré par des valeurs qui sont la modestie et le détachement du culte de la personnalité.
Car si la pratique se réduit à des acrobaties , une fétichisation de la posture, une orientation purement mercantile , ou une pratique basée sur la performance et le culte du moi, elle s’éloigne du code génétique original : élucider notre vraie nature et traverser avec sagesse, force et détachement les affres de la vie.
il ne faut pas confondre le mouvement Soft Power Indien qui a utilisé la mise en scène du corps pour servir une cause collective (l’indépendance et la reconnaissance culturelle d’un peuple), avec le culte de l’image personnelle qui caractérise cette époque.
