Épigénétique, psychogénéalogie et karma : une rencontre inattendue
Une découverte troublante
Je ne vous cache pas mon amour pour la Zélande.
Terre d’eaux et de mémoires, elle porte en ses flancs les cicatrices d’un destin tumultueux, sculpté par la fureur des éléments et les tourments de la guerre.
Car cette famine ne s’est pas contentée d’affamer une population : elle a façonné une génération à naître. Les enfants conçus durant cette période n’ont jamais vraiment échappé à cette épreuve. Bien après 1945, elle continuait de percoler en eux.
En 2008, des chercheurs ont révélé une réalité saisissante : exposés à la détresse extrême alors qu’ils n’étaient encore que des vies en devenir, ces enfants ont développé, des décennies plus tard, un système de stress profondément dérégulé, un métabolisme altéré et une vulnérabilité accrue face aux maladies.
Comme si la mémoire de la famine s’était inscrite dans leur chair, traversant le temps sans jamais disparaître. (L’étude scientifique est ici).
En d’autres termes, le traumatisme vécu par la mère a gravé une empreinte biologique indélébile chez son enfant. Pourtant, cette cicatrice ne se trouve pas dans le code génétique lui-même… mais dans la manière dont il s’anime, dont il « s’exprime ». C’est ici que j’ai découvert un terme qui s’apparente à la génétique (l’étude du génome), mais qui s’en écarte subtilement: l’épigénétique.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Des effets dits « transgénérationnels » ont été documentés, suggérant que le spectre de la famine a franchi la barrière des générations. Le constat est stupéfiant : les petits-enfants de ces femmes affamées présentaient, à leur tour, des poids à la naissance plus élevés que la moyenne.
Comment un tel héritage invisible peut-il se transmettre ainsi à travers le temps ? Pourquoi ? Peut-on établir des analogies avec le karma? Trois questions qui méritent d’être abordées dont la dernière en se référant directement aux yogasūtra, texte fondateur du yoga mêlant à la fois philosophie et approche psychocorporelle.
J’ai découvert des parallélismes interpellant.
Enquête.
La famine aux Pays-Bas durant l’hiver 1944-1945, connue sous le nom de « Hiver de la faim » (Hongerwinter), a causé la mort d’environ 20000 civils.
Des effets dits « transgénérationnels » ont été documentés, suggérant que le spectre de la famine a franchi la barrière des générations. Le constat est stupéfiant : les petits-enfants de ces femmes affamées présentaient, à leur tour, des poids à la naissance plus élevés que la moyenne.
L’épigénétique : au-delà des gènes
L’épigénétique, en biologie, explique les mécanismes qui activent ou désactivent les gènes sans modifier l’ADN. Pour saisir cette nuance, j’ai utilisé une analogie avec un livre de recette.
La Génétique , c’est le texte imprimé dans le livre. Si vous avez une mutation génétique, c’est comme s’il y avait une faute de frappe dans la recette (on écrit « sel » au lieu de « sucre »). Le texte est modifié de façon permanente. Mais l’épigénétique, C’est comme si la page du livre de recette était collée ou masquée : l’information existe toujours, mais elle est devenue illisible.
Derrière l’épigénétique se cache un phénomène complexe appelé Épigraphie ou Méthylation. On retiendra qu’il s’agit de molécules de méthyle qui créent une barrière qui bloque l’accès aux instructions de fabrication des protéines. Ce sont des « gommettes opaques » que l’on vient coller par-dessus certaines recettes. Restons simple, La recette est toujours là, le texte n’a pas changé. Mais la cellule ne peut plus lire la recette à cause de la gommette. Le gène est « éteint ».
🧪 A retenir : la méthylation ne modifie pas le code génétique lui-même, mais elle détermine si un gène est activé (allumé) ou silencieux (éteint).
Dans le drame vécu par les enfants hollandais, une fois la guerre finie et la nourriture revenue en abondance, les enfants sont nés avec ces « gommettes toujours collées ». Ce changement épigénétique semble avoir « programmé » leur organisme pour stocker plus de graisses en prévision d’une pénurie alimentaire, ce qui s’est traduit à l’âge adulte par des taux plus élevés d’obésité, de cholestérol et de diabète dans un environnement d’abondance
Des effets dits « transgénérationnels »
Non seulement ce drame a affecté les individus conçus durant cette période, mais également la génération suivante, suggérant que la mémoire de la famine a franchi une étape supplémentaire. Parmi les effets, on a constaté :
- ⚕️Poids à la naissance : Comme on l’a dit, les enfants nés de femmes qui avaient été exposées à la famine alors qu’elles étaient elles-mêmes dans l’utérus de leur mère présentaient des poids à la naissance plus élevés que la moyenne.
- ⚕️Santé métabolique : Les petits-enfants de pères exposés in utero ont montré un Indice de Masse Corporelle (IMC) et une adiposité plus élevée à l’âge adulte.
- ⚕️Maladies chroniques : Les filles des femmes exposées prénatalement présentaient près de 1,8 fois plus de maladies chroniques à l’âge adulte.
Selon la psychogénéalogie, un certain nombre de souffrances psychiques et de maladies s’expliquent par un lien inconscient avec les ancêtres.
© Tetiana Tychynska/Shutterstock
Et la psychogénéalogie ?
On pourrait la résumer simplement comme ceci : La psychogénéalogie est une approche thérapeutique qui explore les liens entre les événements de la vie actuelle et l’histoire des ancêtres (secrets, traumatismes, non-dits) pour libérer des schémas répétitifs. Voici deux exemples pour vous éclairer :
Les secrets honteux: Lorsqu’un traumatisme est indicible (inceste, meurtre, faillite honteuse), il devient un secret de famille. Bien que caché, ce secret « transpire » à travers les comportements, les silences ou les tabous des parents. L’enfant capte ce vide émotionnel et peut développer des symptômes qui « mettent en scène » ce secret sans le connaître consciemment.
Les loyautés invisibles : C’est l’un des concepts clés (développé par Iván Böszörményi-Nagy). Sans le savoir, on peut « choisir » d’échouer professionnellement ou de rester célibataire pour rester fidèle à un ancêtre qui a souffert, comme pour ne pas être « plus heureux » que lui. C’est une sorte de contrat inconscient pour maintenir l’équilibre du clan
Malgré le manque de visibilité scientifique de cette approche thérapeutique, j’ai été interpellé par les conclusion d’une autre étude. Les recherches de Kagoyire et al. (2023) conclut que le traumatisme lié au génocide des Tutsis au Rwanda se transmet de manière multidimensionnelle (biologique, sociale, relationnelle), affectant la santé mentale et limitant l’engagement des jeunes dans les processus de réconciliation. La méfiance et la peur, héritées des parents survivants, freinent les interactions intergénérationnelles et compliquent la cohésion sociale post-conflit. Pour plus de détails, consultez l’étude ici.
Si vous désirez en connaitre davantage, la fondatrice de cette approche est Anne Ancelin Schützenberger . Plus d’informations ? Lisez ceci.
A la lecture de cette approche, on peut déjà s’essayer à un premier rapprochement avec le yoga des origines. Dans le sūtra II.12, Patañjali introduit le concept de karma-āśaya (le « réservoir de karma »). En Yoga : Il s’agit du stock d’impressions mentales (saṁskāra) laissées par nos actions passées, qui attendent de mûrir pour se manifester sous forme d’expériences futures.
En Psychogénéalogie : Ce réservoir peut être comparé à l’inconscient familial ou transgénérationnel. Ce ne sont plus seulement nos propres actes, mais les traumatismes et secrets « stockés » dans la lignée qui influencent notre destin actuel.
Mais allons plus loin dans l’analyse.
Nota bene: Pour ne rien perdre de la sonorité originale, les termes sanskrits sont retranscrits selon un code international qui précise la longueur des voyelles et l’appui des consonnes.
Dans ce visuel (prompté à l’IA), j’ai essayé de résumer un concept central de la pensée indienne: le karma. On peut le considérer comme un processus basé sur la relation de cause à effet: Un traumatsme peut activer des kleśa (par exemple asmitā – l’égoïsme). Ces afflictions influencent nos actions (karma), qui laissent des empreintes dans le karma-āśaya. Ces empreintes produiront des expériences (vedanîya), agréables (puṇya) ou douloureux (apuṇya).
Visuel: Sens et Vitalité – Claudio Fusini
Le karma selon Patañjali
En parallèle, j’ai directement pensé à un traité ancien : celui des Yogasūtra de Patañjali (Intéressé par l’histoire du yoga? C’est ici) . Dans ces textes (précisément, le second livre), le karma n’est ni punition, ni récompense cosmique. C’est un processus presque mécanique.
C’est un terme très à la mode qui est malheureusement galvaudé. Et Et il appartient aux professeurs de yoga d’expliquer de quoi il s’agit.
Karma (dérivé de la racine verbale kṛ qui signifie faire ou agir ) désigne l’action, l’acte ou l’œuvre, et représente dans les philosophies indiennes la loi de cause à effet, où chaque action (physique, verbale ou mentale) entraîne des conséquences. Il est central pour le concept de saṃsāra (cycle des renaissances).
Mais Comment ce karma se transpose-t-il au quotidien ?
Je vous ai préparé un visuel qui résume ce concept central du yoga (voir ci-dessus).
Ainsi, un traumatisme peut activer des kleśāḥ (donc les afflictions comme par exemple l’asmitā ; l’ego qui refuse la faiblesse du drame, ou abhiniveśah, la peur de perdre la vie -et ce que l’on possède). Ces afflictions influencent nos actions (karma), qui laissent des empreintes dans le karma-āśaya. Les empreintes produiront ensuite des graines qui murissent (vipāka), et évidement des fruits (vedanīya), qui sont des expériences agréables (puṇya) ou douloureux (apuṇya). On peut retenir simplement cette version encore plus synthétique:
- kleśa = racine
- karma = action
- karma-āśaya = graines stockées
- vipāka = maturation
- vedanīya = expérience vécue
Épigénétique et karma : un parallèle troublant
C’est ici que les deux mondes — science moderne et philosophie du yoga — commencent à se répondre. D’un côté, l’épigénétique montre que l’expérience modifie l’expression du vivant et de l’autre, le yoga affirme que l’expérience laisse des traces qui conditionnent le futur. Dans ce drame de la famine hollandaise, quelque chose m’a frappé. Ces enfants, exposés à la famine avant même de naître, n’ont pas seulement survécu. Leur corps a appris. Il a intégré un message simple :
le monde est rare, il faut économiser, stocker, anticiper.
Et c’est là que le parallèle avec les Yoga-sūtra de Patañjali devient troublant.
Une mise en correspondance presque parfaite
Si je traduis cette situation avec la grille du yoga :
- Kleśa (avidyā / abhiniveśa, la peur de perdre la vie)
→ une forme d’insécurité fondamentale
→ ici, un signal biologique : le monde est dangereux - Karma (action conditionnée)
→ le corps s’adapte
→ il “agit” en devenant économe, en stockant davantage - Vipāka (résultat)
→ cette adaptation produit un effet concret
→ un métabolisme orienté vers la conservation - Expérience vécue
→ dans un monde redevenu abondant
→ cela se traduit par une prise de poids, parfois du surpoids - Saṃskāra (empreinte)
→ cette logique devient une tendance durable
→ le corps continue d’agir comme si la famine était toujours là - Retour aux kleśa
→ et cela peut nourrir une relation anxieuse à la nourriture ou à la sécurité.
Une prise de conscience du problème est dès lors nécessaire.
Ce que ce parallèle révèle : une mémoire invisible
Ce qui me frappe, ce n’est pas une ressemblance superficielle. C’est une logique commune : une expérience passée crée une adaptation, qui produit des effets plus tard, même quand le contexte a changé. Dans les deux cas — biologique ou philosophique — on retrouve cette idée d’une empreinte qui persiste.
Ni mystique, ni réducteur
Évidemment, il ne s’agit pas de dire que le karma serait inscrit dans l’ADN. Mais ce que montre ce rapprochement, c’est autre chose :
- que nos réactions présentes ne sont pas toujours des choix conscients;
- qu’elles peuvent être le prolongement d’une mémoire invisible.
Que retenir ?
⚠️ Retenons ceci:
- La psychogénéalogie s’intéresse à la transmission des vécus, des schémas et des comportements au sein d’une famille — mais elle reste peu validée scientifiquement.
- L’épigénétique, en biologie, étudie comment l’environnement influence l’expression de nos gènes, sans modifier l’ADN lui-même.
- Le karma, tel que décrit dans les Yogasūtra de Patañjali, propose une vision plus large : nos expériences laissent des empreintes qui conditionnent nos actions futures.
Ce qui rapproche ces techniques? L’idée qu’il existe une forme de transmission ou de continuité dans nos expériences et nos comportements. Ce qui les distingue ? la psychogénéalogie est surtout une intérprétation de traits familiaux alors que l’épigénétique est scientifique.
Dimension philosophique et existentielle, le karma propose un cadre de lecture universel en phase avec les découvertes contemporaines. Ce fil rouge relie nos comportements et nos pensées actuels à notre vécu, tout comme à celui de nos ancêtres.
Finalement, et si le karma, tel que le décrit Patañjali, n’était pas aussi une forme d’apprentissage qui persiste au-delà de sa pertinence ? Dans ce cas, les enfants de la famine hollandaise ne sont pas “victimes” d’un dérèglement. Ils sont porteurs d’une intelligence adaptative… devenue inadéquate.
C’est peut-être là que science et philosophie se rejoignent le plus, dans cette idée que ce qui nous conditionne aujourd’hui a, un jour, été une réponse juste.
Et c’est ici que le yoga en tant que pratique de discernement et d’élucidation de qui nous sommes en réalité, peut nous permettre d’initier un processus de résilience.
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Merci pour cet article 👌
Merci réciproqué 🙂